Pourquoi le CH ne repêche pas de joueurs de la LHJMQ?

Ainsi donc, le Tricolore n’a repêché aucun joueur de la LHJMQ lors du dernier encan amateur.

C’était la quatrième fois en six ans qu’un tel scénario se produisait.

Certains ne s’en offusquent pas trop et posent des questions rhétoriques comme « faut-il repêcher des Québécois à tout prix? »

C’est presque comme dire « faut-il à tout prix manger des céréales le matin? »

Bien sûr que non! Mais quand elles sont bonnes pour la santé et à bon prix, pourquoi on n’en mangerait pas une fois de temps en temps?, qu’on aurait envie de répondre!

D’autres comme Philippe Cantin et Réjean Tremblay poussent les hauts cris en ciblant le plus haut dirigeant de l’organisation : Geoff Molson.

Les positions sont donc assez bien campées!

Pour notre part, on précisera avec Stéphane Leroux que ce même Tricolore n’a repêché aucun joueur de la LHJMQ dans les quatre premières rondes depuis 2014, seule équipe de la LNH à avoir agi ainsi.

C’est dire qu’en 29 sélections, c’est un gros 0 pour le CH au Québec.

Si on reconnaît l’iniquité qui existent en faveur des choix américains et européens – ceux-ci bénéficient de quatre années pour être mis sous contrat plutôt que deux pour les espoirs de la CHL – ça nous donne quand même toujours un score de football : 14 à 0 en faveur des deux autres ligues de la CHL!

(Crédit: YouTube) Luke Tuch a 4 ans pour impressionner les dirigeants du CH.

 

Pour être plus précis, c’est huit joueurs de la WHL et six de la OHL.

Mais, à mon sens, on n’a pas à excuser complètement les 15 choix américains et européens. Comme le pense Simon Boisvert, entendu dans un récent podcast, en général, si le joueur est bon, deux ans suffisent amplement pour se faire une idée.

Peu importe. Que l’on parle de 29 à 0 ou de 14 à 0, pour les plus conciliants, il reste que c’est quand même quelque chose (dixit Mario Lemieux), pour une organisation qui, en 2012, quand Bergevin a pris les rênes de l’équipe, allait accorder « une attention spéciale aux joueurs d’ici ».

Pendant ce temps, 66 joueurs de la LHJMQ – pas toujours accessibles pour le CH, il faut le concéder – ont été repêchés par les 29-30 autres équipes de la LNH dans les 4 premières rondes entre 2014 et 2020, une moyenne d’environ deux par équipe.

Anormal! Incompréhensible! Inexplicable!, s’est donc exclamé Marc de Foy!

Expliquer l’inexplicable
Mais, pourquoi, ô grand pourquoi, est-ce ainsi? Est-il possible de tenter une explication?

Essayons pour voir!

Est-ce le pur hasard?

Sûrement pas.

Est-ce tout simplement que les jeunes joueurs du Québec ou de la LHJMQ sont clairement moins bons que les autres joueurs?

Pense pas. Certainement pas à ce point!

Les Coupes Memorial et les joueurs du Québec au CMJ sont là pour le prouver.

Est-ce alors parce que Trevor Timmins n’aime pas les joueurs du Québec?

Pense pas non plus. Ça n’a rien à voir avec lui en tant que personne. Pour l’avoir déjà rencontré, c’est même un très chic type.

Est-ce parce que Marc Bergevin n’aime pas les joueurs du Québec et impose à son équipe de recruteurs de ne pas repêcher des joueurs du Québec?

J’ose croire que non.

(Crédit: Twitter) Bergevin fait son possible, même si Shaw lui a fait manquer Girard!

Bergevin est d’ailleurs parvenu à rapatrier plus que sa juste part de joueurs québécois ou francophones depuis qu’il est en poste : Martin St-Pierre, Brière, Parenteau, Barberio, Deslauriers, Danault, Matteau, Chaput, Drouin, Ouellet, Belzile, Scandella, Alain, Grenier, Lamarche, Martineau, Després, Adam-Moisan, Waked, Pelletier, Marcoux, et plein d’autres qui sont passés à Laval ou à Hamilton ou St-John’s, sans oublié Byron (un ancien des Olympiques de Hull) et Peca qui s’expriment très bien en français.

On parle de plus d’une vingtaine de joueurs sur une période de huit ans. C’est clairement le résultat d’un effort conscient qui vient corriger certaines « négligences » du repêchage, il faut le souligner.

Est-ce donc parce que Molson et le conseil d’administration ont un préjugé défavorable envers les joueurs d’ici et suggèrent aux décideurs en place de ne pas recruter les joueurs du Québec?

Non, non, et encore non.

Je ne pense pas que ces personnes se mêlent beaucoup des dossiers hockey, encore moins du repêchage, même si plusieurs comme Philippe Cantin et Réjean Tremblay aimeraient que Molson impose une ligne directrice plus forte en matière de représentation québécoise. Cette ligne directrice ne les obligerait pas à faire des bêtises dans le simple but de repêcher des joueurs d’ici, mais elle empêcherait que l’organisation néglige ses origines au repêchage en rétablissant la politique du biais favorable de Serge Savard avec son fameux « à talent égal, on choisit le gars d’ici ».

Une idée défendable sur laquelle on reviendra dans un prochain article.

Mais admettons que ce soit strictement une question « hockey », est-ce alors la fameuse liste de repêchage, telle que s’en défend Trevor Timmins lui-même, qui expliquerait cette incroyable séquence de 0 en 29?

On va le croire sur parole : c’est la liste!

Mais la liste du CH n’est pas une œuvre divine. Elle n’a pas été remise des mains de Dieu à Moïse Timmins sur le mont Sinaï!

(Crédit: ) Toute ressemblance avec Trevor Timmins est purement accidentelle!

 

La liste est faite par des humains qui travaillent pour une organisation de la LNH et qui doivent scruter des joueurs pour ensuite comparer leurs évaluations et argumenter en faveur de ceux qu’ils aiment vraiment.

Or, il appert que 1) les humains peuvent être biaisés pour toutes sortes de raisons dans un milieu de travail, 2) certains humains sont plus forts et influents que d’autres et 3) certains humains sont plus compétents que d’autres dans l’exercice de leurs fonctions.

Alors, s’il est très clair avec les statistiques présentées plus haut que le CH n’obéit à aucun politique de biais favorable voulant qu’à talent égal on privilégie les joueurs d’ici, peut-on prétendre qu’il entretient pour autant un biais défavorable?

Premièrement, il faut dire que sous le règne de Trevoir Timmins, le CH ne croit pas à cette idée de talent égal et que Marc Bergevin n’adhère pas à cette théorie non plus.

Pour eux, le « talent égal » ça n’existe pas. Ils vont prendre le gars le plus haut selon leur liste… qui est faite par des humains, rappelons-le.

Ainsi, selon eux, dans les sept derniers repêchages on en déduit que 29 fois consécutives dans les quatre premières rondes, le joueur sélectionné était « meilleur » ou « plus avantageux » que le prochain gars de la LHJMQ sur leur liste.

Mais même si, comme Timmins, on voulait considérer tous ces repêchages indépendants l’un de l’autre, c’est quand même 0 en sept ans, quand même 14 à 0 pour le reste du Canada et quand 15 à 0 pour le reste du monde, pour un gros total de 0 en 29 pour le Québec!

À 2, 3 en 29, je ne dis pas. Le CH serait au moins dans la moyenne au repêchage. Une mauvaise passe, ça arrive…

Mais à 0 en 29, difficile de n’y voir qu’un pur jugement objectif de la valeur des joueurs concernés! Surtout quand on pense que le Québec produit annuellement son lot de bons joueurs et que le CH devrait être l’équipe qui les connaît le plus…

Stéphane Leroux, qui pèse sûrement ses mots, y voit, lui, une TENDANCE.

Mais encore, qu’est-ce qui explique cette tendance?

Je vous propose deux tentatives de réponse qui, selon moi, se complètent : Une forme légère de discrimination systémique et l’incompétence (soupçonnée) de certains individus.

Une forme légère de discrimination systémique?

Avertissement : Avant de penser que je suis fou de parler de discrimination systémique en lien avec le CH, lisez bien calmement les paragraphes suivants.

Si le premier ministre du Québec semble ignorer (volontairement?) la définition de discrimination systémique, j’imagine que 98% des gens l’ignorent aussi. Moi-même je l’ignorais il y a quelques mois à peine. Il n’y a pas de honte.

De quessé?
(Crédit: Capture d’écran)

 

La voici cette définition : Selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, la discrimination systémique est :« […] la somme d’effets d’exclusion disproportionnés qui résultent de l’effet conjugué d’attitudes empreintes de préjugés et de stéréotypes, souvent inconscients, et de politiques et pratiques généralement adoptées sans tenir compte des caractéristiques des membres de groupes visés par l’interdiction de la discrimination »

Vous suivez toujours?

On va donc rapidement démêler tout ça pour notre sujet.

Tout d’abord, il n’y a bien sûr aucune interdiction de discrimination au sens strict lorsqu’on parle de repêchage de joueurs de hockey! Le Canadien pourrait ainsi ne plus jamais repêcher un seul joueur du Québec de son histoire, la police et les juges n’y feront rien!

Ensuite – et c’est le plus important – lorsqu’on parle de discrimination systémique, on ne dit pas que les individus qui la pratiquent sont des méchants racistes assoiffés de sang qui affichent clairement des valeurs racistes ou xénophobes envers des individus ou des collectivités.

On dit seulement que des attitudes et des pratiques discriminatoires sont à l’œuvre au sein d’une organisation ou d’un milieu. Le plus souvent sans que ce soit conscient ou sans avoir de mauvaises intentions.

Parfois, il s’agit de préjugés ancrés dans un milieu pour toutes sortes de raisons.

Parfois, ce sont les structures mêmes d’une organisation qui sont discriminatoires.

Parfois, c’est le partage des pouvoirs qui est inéquitable entre les différents groupes ou individus faisant partie d’une organisation.

Et ça peut être toutes ces choses en même temps!

Bref, tout cela se traduira tôt ou tard par une forme ou une autre d’injustice disproportielle à l’endroit d’une personne ou d’un groupe de personnes.

Même des personnes minorisées œuvrant au sein de telles institutions pourraient, à la rigueur, adopter des pratiques discriminatoires envers leurs semblables!

Ça n’a donc rien à voir avec les individus et leurs valeurs personnelles. C’est un phénomène à la fois plus général, subtil, insidieux et diffus.

Par exemple, pour les corps policiers, la discrimination systémique explique en bonne partie pourquoi les Noirs ou les personnes autochtones sont disproportionnellement interpellés par les agents de la paix, dans une proportion de 4 pour 1 par rapport aux personnes blanches dans une ville comme Montréal.

Pour certaines infirmières de l’hôpital de Joliette, empêtrées dans un tas de préjugés, ça peut expliquer la maltraitance et, ultimement, la mort de Joyce Echaquan.

Est-ce que ça s’applique au Tricolore?
Encore une fois, si on veut parler de discrimination systémique au hockey, il n’y aura pas mort d’homme ou de femme et personne ne se retrouvera injustement interpellé ou arrêté.

Mais on pourrait dire que le biais systémique envers les francophones – et on pourrait l’étendre à la LHJMQ en général – répond pas mal à ce type de discrimination. En pratique, les décideurs majoritairement anglophones de la LNH, négligent disproportionnellement les joueurs de la Q et les francophones année après année.

Robert Sirois, ancien joueur des Caps de Washington, a déjà écrit un livre étoffé là-dessus.

 

C’est un peu le phénomène de qui se ressemble s’assemble.

Seul le Lightning, où on dénombre une bonne dizaine de Québécois dans l’administration – du DG en passant par un influent recruteur – et près d’une dizaine de joueurs dans l’organisation, semble avoir un préjugé plutôt favorable pour le talent développé au Québec. Les Penguins aiment bien les joueurs du Québec aussi.

Mais dans le cas du CH, la tendance lourde observée depuis maintenant sept ans au repêchage nous amène à soulever l’hypothèse d’une forme ou d’une autre de discrimination systémique.

Celle-ci se décline en effet de quelques manières qui peuvent se compléter et éclairer notre sujet.

Ainsi, d’après notre compréhension, chez le Canadien cette discrimination pourrait tantôt être :

Indirecte : Les joueurs américains et les Européens sont avantagés au repêchage par des règles inéquitables en place. Les équipes de la LNH ont 4 ans plutôt que 2 ans pour leur proposer un contrat. Cette mesure affecte bien sûr toutes les ligues de la CHL et est pour l’instant admise et tolérée par la LNH en tant qu’organisation. Or, le Canadien de Montréal est statistiquement l’équipe qui profite le plus de cette mesure, sans pour autant discriminer la OHL et la WHL ;

Structurelle : Les Québécois Serge Boisvert et Martin Lapointe (qui n’est pas officiellement recruteur avec le CH) sont en quelque sorte sous représentés à la table de confection finale de la liste de repêchage du Tricolore et n’y exercent clairement pas la même influence que Timmins, Churla et Rockstrom. Donald Audette (comme d’autres recruteurs hors Québec, il faut le dire) n’y siège même pas, et Marc Bergevin a décidé de ne pas trop se mêler du repêchage.

Institutionnelle : Certaines habitudes se sont installées au sein du CH, comme repêcher compulsivement aux USA et énormément dans le reste de CHL ,avec un certain succès (Price, Pacioretty, McDonagh, Subban, Gallagher, Sergachev, Mete, KK, Romanov) il faut le reconnaître. Et il faut aussi dire que le CH et Timmins ont aussi été plusieurs fois échaudés de toutes sortes de façons en choisissant au Québec (Latendresse, Leblanc, Beaulieu, Fucale, Reway, sans oublier Chouinard, Ribeiro et Théodore avant le règne de Timmins) et semblent être devenus réticents à l’idée de repêcher des joueurs de la LHJMQ. Il semble y avoir une addition possible entre cette réticence basée sur des expériences passées et ces habitudes plutôt heureuses. Le joueur québécois semble devoir être « parfait » s’il veut être repêché, alors que le joueurs d’ailleurs peut avoir des défauts et pourra commettre des impairs dans l’uniforme du Tricolore impensable pour le joueur québécois… 1+1 = 2.

Pour toutes ces raisons, et sûrement d’autres, les décideurs du Canadien, malgré leur géographie favorable pour repêcher dans la LHJMQ, semblent donc adopter les mêmes pratiques défavorables que plusieurs autres clubs de la LNH envers les joueurs d’ici.

Ce qui expliquerait, en partie, que lors de ces sept années des joueurs comme Anthony Beauvillier (Julien) et Nicolas Roy (Vejdemo) leur ont bêtement échappé. Les deux ont d’ailleurs été fort impressionnants en séries cet été…

Il y a aussi de nombreux autres joueurs de la Q comme Comptois, Khovanov et Garland qui jusqu’ici semblent avoir été fortement sous-estimés sur la liste des Glorieux.

Puis, on verra en temps et lieu si Caufield et Norlinder seront meilleurs dans la LNH que Samuel Poulin et Nathan Légaré. Même chose pour Guhle et Lapierre.

Remarquez qu’on ne souhaite de malheur à personne et, de toute manière, on y reviendra dans un prochain article.

Boisvert et Audette sont-ils compétents?
C’est à partir de ces derniers exemples et du fameux 0 en 29 que de très sérieux doutes commencent aussi à s’accumuler autour de Serge Boisvert et Donald Audette. C’est la deuxième partie de ma tentative de réponse.

 

Serge Boisvert avait soulevé la Coupe avec Le Canadien en 1986.
(Crédit: ) Canadiens/Notre histoire

Boisvert et Audette devraient être les plus à même de faire un contrepoids à la discrimination systémique envers les francophones et la LHJMQ.

Ils ne le font pas.

On pourrait même dire qu’ils y participent passivement.

Très effacés, ils semblent s’incliner et être en admiration béate devant Timmins et les autres décideurs anglophones et européens comme on peut le penser à la lecture de certains articles.

Si une équipe est aussi forte que les maillons qui la composent, Boisvert et Audette m’apparaissent très clairement comme les maillons faibles de l’équipe de recruteurs du Canadien. Malheureusement, ça semble être au détriment du talent d’ici.

Voici d’ailleurs quelques commentaires de dirigeants de la LHJMQ que RDS a recueillis suite au plus récent repêchage :

Voilà un refrain qu’on entend très souvent dans le milieu comme piste d’explication : les dépisteurs du Canadien qui patrouillent le Québec, Serge Boisvert et Donald Audette, ne sont pas assez influents au sein de l’équipe de Timmins.

« On va se dire les affaires, tsé, les Canadiens n’ont pas de vrais dépisteurs au Québec », a statué ce dirigeant d’une équipe de la LHJMQ.

« Un moment donné, ça fait 0 en 29, c’est impossible que tu ne puisses pas prendre un Québécois à un certain point avant la cinquième ronde dans les sept dernières années », a-t-il poursuivi.

Un entraîneur de la LHJMQ, qui a choisi de répondre par texto, a martelé le même message.

« Les équipes qui repêchent souvent des Québécois ont des recruteurs influents au Québec. »

Un troisième recruteur LNH a cependant tenu à ajouter cet élément.

« Ce que je peux dire, c’est que Serge et Donald travaillent vraiment fort, ça ne vient pas d’eux. »

De la même manière qu’on avait beau vouloir défendre Sylvain Lefevbre comme entraîneur-chef du club école,  un moment donné les résultats n’étaient tout simplement pas au rendez-vous et il fallait passer à autre chose.

Serge Boisvert, en fonction depuis 2010-2011, et Donald Audette, nommé suite à l’embauche de Bergevin en 2012, travaillent sûrement « vraiment fort », mais ils n’ont pas livré la marchandise au Québec. Leur travail c’est de convaincre les autres une fois de temps en temps…

Ont-ils été trop conciliants (aplaventrisme?) avec les autres décideurs autour de la table (quand ils y étaient!)?

A-t-on a été trop gentil avec eux pour les congédier?

Sont-ils suffisamment compétents?

Ces questions se posent.

Mais si cette volonté de valoriser le talent d’ici et de contrer bec et ongles la subtile discrimination systémique faite à l’endroit de la LHJMQ ne vient pas de Boisvert et Audette, soit ça devra venir de plus haut, soit il faudra penser à embaucher de nouveaux recruteurs en sol québécois.

Ou, idéalement, les deux.

PLUS DE NOUVELLES