La LNH et le cerveau reptilien

Profitons de cette première journée de 3 où les DG de la LNH sont réunis en Floride, afin de discuter notamment de la sécurité au hockey pour publier un article de Ken Platenpouich, un nouveau collaborateur. Il publiera à l’occasion des éditoriaux intéressants, d’actualité et d’impact. Bonne lecture.

Alors que je roulais en direction de l’Aréna Doug Harvey pour y jouer mon traditionnel match de hockey du mardi soir, un Martin McGuire terrorisé par ce qui venait de se passer sous ses yeux, répétait à la radio, « Mais à quoi Chara a-t-il pensé ? »

La réponse courte à la question posée par McGuire est la suivante : pas grand-chose, sinon qu’à dominer et détruire son adversaire.

La réponse longue, elle, nous demandera quelques lignes supplémentaires.

 

Voici ce que nous dirait, en gros, une théorie que l’on attribue aux neurobiologistes Paul MacLean et Henri Laborit sur le fonctionnement de notre cerveau.

Le cerveau reptilien regroupe nos fonctions et nos comportements instinctifs les plus primitifs. Muni d’une mémoire à très court terme, il est le siège de l’agressivité (noyau amygdalien) et de l’instinct de conservation. Cette première couche de l’encéphale humain est semblable aux cerveaux de plusieurs animaux peu évolués (vertébrés inférieurs, reptiles, etc.).

Laborit nous dirait aussi que la « deuxième couche » de notre encéphale, le cerveau limbique, est le centre des émotions et de la mémoire.

Ici, si un individu se rappelle qu’une action lui rapporte du plaisir (une récompense), il va la perpétuer. Si au contraire il associe une action à un déplaisir (une punition), il s’abstiendra de la commettre.

Ce qui nous amène à Zdeno Chara et la LNH.

En ne faisant rien pour protéger la santé et la sécurité de ses joueurs, la LNH encourage ses joueurs à demeurer reptiliens.

Ça fait plus d’action et de pognon et on est sûr d’atteindre le plus petit dénominateur commun chez les partisans chez qui se cache aussi un petit reptile.

Bien sûr, l’agressivité et l’instinct de domination sont nécessaires au hockey, ça le rend excitant, ça lui donne une certaine couleur. C’est ce qui fait qu’un joueur supplante son adversaire et « sort du coin » avec la rondelle. C’est ce qui fait qu’une équipe ne se laisse pas marcher sur les pieds et offre une opposition à l’adversaire.

Une saine agressivité est nécessaire à l’excellence au hockey et ailleurs.

Mais le hockey, n’est pas une lutte pour la vie et la mort pour autant!

C’est un sport réglementé. Et qui dit règlements, dit toujours  une reconnaissance des conséquences à les enfreindre et dit parfois révision de ceux-ci.

Et tout ça, c’est le néocortex qui s’en occupe! C’est lui qui doit gérer à quelque part!

C’est lui qui fait les liens plus complexes entre le monde et l’individu, entre les actions et leurs conséquences. C’est lui qui pense à des solutions et envoie les nouveaux messages ou, ici, règlements formés à la mémoire.

On intègre alors, « si je fais tel geste, il va m’arriver telle punition ».

C’est aussi là, dans le néocortex, que se forment la rationalité et où se cristallisent les concepts abstraits faisant de nous des êtres bioculturels des « animaux sociaux » comme la loi, le respect, les valeurs, le savoir-vivre, la prudence, etc.

Une violence encouragée
Or, que se passe-t-il dans la LNH?

Il n’y a pas de conséquences claires, pas de dissuasion forte dans le Far-West de la LNH, où le Sheriff Campbell distribue les peines au compte-goutte en prenant en considération le statut et la réputation du joueur.

Zdeno Chara, un joueur vedette, n’a pas intégré bien fort le principe de la prudence dans la pratique de son métier où on l’a plutôt bêtement (ou Bête-man?) conditionné à laisser-aller sa frustration, parce que les règlements n’y sont pas appliqués et surtout parce que  les suspensions en cas de méfaits y sont insuffisantes, voire inexistantes.

Puis, n’est-ce pas Mike Cammalleri qui disait suite à l’incident que les joueurs de hockey ont été programmés à « frapper pour faire mal » depuis qu’ils sont tout jeunes?

Pour Laborit, notre neuromachin de tout à l’heure, tout le danger est là : « L’inconscient constitue un instrument redoutable, non pas tellement par son contenu refoulé […] mais par tout ce qui est, au contraire, autorisé (récompense) et quelquefois même récompensé par la socioculture qui a été placée dans son cerveau depuis sa naissance, dont il n’a pas conscience de la présence en lui. »

Les personnes chargées de punir ceux qui nuisent à « la survie du groupe » dans la LNH, en l’occurrence Campbell et Murphy, par leur laxisme, voire leur « stupidité calculée », se trouve ainsi à encourager leurs « rejetons » à ce taper dessus à qui mieux-mieux pour le bon plaisir des partisans et la panse des propriétaires.

Il n’y a donc pas de contrepoids assez fort aux pulsions agressives du cerveau  reptilien des joueurs, parce qu’il n’y pas connexions rapides mémorisée vers la punition, et encore moins vers la prudence, qui se font « dans leur tête » dans ces cruciaux dixièmes de secondes précédant un contact potentiellement dévastateur.

Chara a eu au  moins une, voire deux grosses secondes pour retenir ses pulsions agressives envers Pacioretty et ainsi éviter le pire. C’est-à-dire, le temps qu’il faut pour mettre sa frustration de côté et empêcher son bras de pousser la tête de l’attaquant du Canadien sur le poteau.

C’est presque impensable qu’avec un score de  4-0 et15 secondes à faire en deuxième, que Chara aurait poussé Pacioretty sur le montant de la baie vitrée, en sachant qu’il serait automatiquement passible, d’un minimum de 25 matchs de suspension.

Dans la société civile, les gens « normaux » ne blessent pas d’autres gens ou ne tuent pas d’autres personnes, parce qu’ils savent qu’il y a des lois fermes et des conséquences lourdes à leurs gestes irréfléchis et dangereux. La plupart du temps, cela leur suffit amplement pour se restreindre et à ne pas étrangler, frapper, poignarder l’objet de leurs frustration.

Quoi qu’on en pense dans nos moqueries, Chara est une personne normale. C’est dire qu’il a un cerveau reptilien (agressivité et survie), un autre limbique (émotions) et un néocortex (abstraction, création, principes de vie, etc.) tout à fait fonctionnels. Grâce aux possibilités de son néocortex -Freud dirait son moi et son surmoi- il peut refouler ses pulsions agressives reptiliennes et dompter ses émotions.

Mais voilà, la LNH tente de maintenir ces joueurs, ses dirigeants et ses partisans au niveau le plus élémentaire de ce que nous pouvons être : des primates violents.

Du sang, on veut du sang!
Voici le serment des gladiateurs de la Rome ancienne tel qui nous est  rapporté par le poète latin Pétrone dans son œuvre Le Satiricon : « Nous lui prêtâmes serment de supporter le feu, les chaînes, les coups, la mort par le fer… Comme des gladiateurs régulièrement engagés, nous consacrons de la façon la plus totale à notre maître, et notre corps et notre vie. »

Manifestement, pour la LNH, comme l’a encore confirmé Bettman suite à l’incident que nous connaissons, les contacts violents et dangereux « font partie du jeu ». En acceptant de jouer dans la plus prestigieuse ligne de hockey au monde, comme les gladiateurs de jadis, les joueurs acceptent implicitement de mettre leur vie en danger dans une arène où on favorisera les contacts dangereux.

Parce ce que c’est avec ça que la LNH veut vendre son jeu et distraire le bon peuple : la violence qui le différencie des autres grands sports collectifs. C’est ce qui passe en boucle sur les réseaux à qui cette ligue veut vendre son « produit ». C’est ça son « produit » et, comme on le sait, rien n’est plus important que le « produit ».

Pas même les joueurs qui le compose et sans qui il n’existerait pas.

Du coup, le hockey de Bettman et cie mise donc sur les mêmes éléments marketing que la boxe et les arts martiaux mixes de laUFC, deux sports de combats très populaires au États-Unis, deux sports extrêmes.

Le hockey n’est pourtant pas un sport de combat et ne devrait normalement pas être un sport extrême. C’est un sport rude et viril certes, c’est aussi un « sport de contacts », comme dirait l’autre, mais c’est surtout un sport de vitesse, d’agilité et de stratégie.

Elle est là l’essence de ce jeu.

L’agressivité, qui fait aussi partie de son essence –il faut le reconnaître- se doit d’y être contrôlée par les joueurs, encadrée par des règlements et sanctionnée durement par les autorités si les protagonistes dépassent les limites permises.

La promotion  implicite de l’intimidation, des gros bras et des jeux dangereux que fait la LNH, éloigne le hockey de ce qu’il a de plus beau.

Or, le hockey à son meilleur n’a rien à voir avec les Jeux et les gladiateurs de la Rome ancienne. Il ressemble plutôt au hockey que l’on voit le plus souvent aux Olympiques : spectaculaire, intense, rapide, robuste, mais toujours respectueux de l’adversaire.  Il est le lieu du fair play, un concept fondamental du sport moderne que l’on retrouve pourtant en boxe et même dans la UFC.

Qui plus est, ce n’est tout à fait exact de dire que le hockey est un « sport de contacts ». En effet, dans ce sport, le contact n’est pas un passage obligé à la réalisation d’un but ou l’empêchement d’un but.

Par exemple, à chaque année, Niklas Lidstrom, de loin le meilleur défenseur de sa génération, termine toujours fièrement parmi les derniers pour le nombre de mises en échecs assénées.

En ce sens, on peut dire que le contact au  hockey est plus accessoire ou accidentel qu’au football américain, où dans un match presque tous les jeux se terminent par un plaqué. De par la nature même du jeu, très peu de touchés sont marqués sans qu’il n’y ait eu des dizaines de contacts entre tous les joueurs dans les 7-8 séquences qui ont les ont précédés.

Ceux qui jouent au hockey ou ceux qui s’y intéressent passionnément, savent combien c’est difficile d’exceller dans tous ses aspects techniques et collectifs : patiner dans toutes les directions, lancer, passer, « voir le jeu », appliquer une stratégie.

Faire tout ça en même temps, ou dans un très court laps de temps n’est pas une mince tâche! Et tout ça devient encore plus complexe et spectaculaire lorsque l’on autorise le contact.

C’est pour ça que le hockey peut être un sacré beau sport. Il met en scène une palette humaine fort impressionnante et diversifiée: agressivité, émotions, agilité, force explosive, ET intelligence nécessaire à la collectivité et au fair-play;  bref au civisme sportif.

Je suis content que M. Molson, dans sa lettre à la LNH, ait opposé cette vision du sport qu’il aime et qu’il connaît à la vision reptilienne, dangereuse et irresponsable que M. Bettman veut vendre.

Ken Platenpouich

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