Jarred Tinordi: le dernier pari de Marc Bergevin | Semin et la défensive

Marc Bergevin s’amuse à répéter qu’il ne lit pas les journaux, n’écoute pas la radio sportive et n’a que faire de l’opinion des amateurs. Depuis son arrivée en poste, il donne l’image d’un homme de hockey mystérieux, calculant ses gestes au compte-goutte et ne craignant pas d’aller contre vents et marées.

Le style de gestion du directeur général du Canadien m’a encore surpris, lundi dernier.

Mark Barberio vient de connaitre un excellent camp d’entrainement. Il a montré des qualités hautement considérées par Marc Bergevin dans l’appréciation des défenseurs: la patience, le coup de patin, la fiabilité et la justesse dans la prise de décisions. Par conséquent, il a reçu son lot de minutes et a même paru, durant certains matchs, l’un des joueurs les plus dominants sur la patinoire.

Jarred Tinordi, de son côté, a connu un camp d’entrainement en demi-teinte. Il n’a pas fait aussi mal que le suggèrent certains partisans, mais il n’a pas comblé les attentes d’un choix de 1re ronde, voire d’un 4e défenseur établi dans la LNH.

Un problème tenace tend à fausser nos observations dans son cas. Ses failles en possession de la rondelle deviennent de plus en plus documentées, ce qui nous rend, inconsciemment, plus sévères envers chaque revirement. On se surprend à lui accoler une analyse négative, ne rendant pas justice à l’ensemble de son travail.

Si Tinordi amorce la rencontre en exécutant deux passes imprécises, ses cinq interventions efficaces en zone défensive passeront dans l’ombre, ou revendiqueront un faible poids dans notre évaluation. Puisqu’on est lassé de le voir répéter le même type de bourde, toute autre contribution positive est sujette à être instinctivement méprisée.

Pour donner l’heure juste, il impose de prendre conscience de ce biais potentiel. De cet oeil, on pourrait conclure que Tinordi n’a pas été mauvais, mais il n’a pas été bon et il n’aura pas exercé un impact significatif lors de ses présences. Finalement, il parait évident que Mark Barberio a eu le meilleur dans la course au poste de septième défenseur, si on s’en tient aux performances lors du calendrier préparatoire.

Barberio mise également sur 103 matchs d’expérience dans la LNH. Dans la LAH, il a été plus dominant des deux défenseurs, comme en témoigne le titre de meilleur arrière du circuit qui lui a été décerné en 2011-2012.

L’heure est au mea-culpa: j’étais donc le premier à croire que son poste était dans la poche.

Quand vient le temps de trancher entre deux joueurs, la logique est normalement toute simple. On choisit celui qui a prouvé être le meilleur lors des dernières années, en accordant une attention particulière aux deux dernières semaines, celles du camp d’entrainement, car elles constituent l’échantillon le plus récent.

Bergevin n’est pas dupe. Il est parfaitement conscient que, selon cette méthode, le choix à faire était Barberio. Il a simplement emprunté un chemin différent.

Sur le flanc gauche, Michel Therrien table sur deux défenseurs adroits pour soutenir l’attaque: Andrei Markov et Nathan Beaulieu. S’il poursuit sur sa lancée, Beaulieu devrait ravir le poste d’Alexei Emelin sans plus tarder, et intégrer le top-4 à la gauche de Jeff Petry. Sur papier, le Canadien n’aurait alors jamais déployé un quatuor avec un potentiel offensif aussi brillant. Dans cette optique, on pourrait donc comprendre Bergevin de vouloir aligner des défenseurs avec des profils différents sur la troisième paire, question de procurer d’autres cartes au jeu de son entraineur.

 

Quel bagage d’habiletés pourrait s’avérer le plus utile à long terme? Mark Barberio peut accélérer la relance et se veut un défenseur de soutien supérieur à la moyenne, mais son talent ne lui justifie pas une place au sein d’une des deux premières paires.

Jarred Tinordi est, quant à lui, un spécimen étrange. Rarement voit-on un attaquant le battre à un contre un. Le fils de Mark utilise judicieusement sa longue portée pour neutraliser les jeux, bloquer les lignes de passe et couper les angles de tir en forçant le porteur vers l’extérieur.  Quand la situation s’y prête, il fait valoir ses épaules pour cueillir les rondelles dans les espaces serrées. Son coup de patin et ses mouvements latéraux sont étonnamment fluides pour un homme de son gabarit, ce qui lui assure un bon positionnement. Dans le jeu défensif sans la rondelle, Tinordi brandit des atouts qui font saliver.

Bien entendu, c’est son jeu avec le disque qui est chaotique, même catastrophique certains soirs. Deux facteurs jouent en sa défaveur. Le premier étant un flagrant manque de confiance. Puis, ledit manque de confiance pourrait aussi être attribuable au fait qu’il soit intimidé par la cadence de jeu de la LNH, deux brins plus rapides que celle de la LAH, ce qui le pousse à forcer le verrou et exécuter plus vite qu’il en est capable. Tinordi ne sera jamais à confondre avec un virtuose du jeu transition, mais dans le junior comme dans la LAH, on l’a vu se tirer d’affaire plus qu’honnêtement dans ce département.

Qui plus est, les joueurs de ce gabarit prennent davantage de temps à s’adapter aux changements, puisqu’ils font face à un plus grand travail de coordination. Zdeno Chara avait tout sauf des airs de Norris durant ses débuts à Long Island. Tyler Myers a fait chou blanc après saison recrue, avant de retrouver la touche à Winnipeg. Victor Hedman a mis quatre ans avant de devenir le joueur d’élite qu’on voyait en lui. Andrej Sustr a dû attendre de souffler 24 bougies avant de décrocher un poste de régulier et, encore aujourd’hui, il lui arrive de manquer de constance. Jamie Oleksiak, un 14e choix au total en 2011, a 128 matchs de ligue américaine derrière la cravate et devra encore batailler pour un poste à la ligne bleue des Stars cette année. Ce n’est pas avant 24 ans que Mark, le père de Jarred, a pris ses aises dans la LNH.

Tinordi en a 23. Il n’a pas le talent de tous les joueurs énumérés plus haut, mais Bergevin (ou tout autre DG qui se montrera intéressé à lui) prend le pari de voir éclore un défenseur défensif de luxe évoluant sur une troisième paire, le prototype du joueur protégeant une avance et refroidissant les ardeurs des attaquants les plus dynamiques en réduisant au minimum les tentatives de tirs, les lancers cadrés et les chances de marquer adverses. Une chose que le hockey nous aura prouvée est qu’il est aussi important (si ce n’est pas plus) de prévenir les menaces que d’en générer.

Vous suez à grosses gouttes dans votre salon quand le CH ne mène que par un but avec une minute et des poussières à faire à la troisième période d’un match éliminatoire? En pareille situation, Michel Therrien, lui, remercierait mille fois le Bon Dieu de compter sur un Jarred Tinordi en pleine possession de ses moyens.

C’est en limitant ses va-et-vient entre St-John’s et Montréal et en lui offrant une audition convenablement longue qu’il pourrait parvenir à calibrer sa charpente maladroite aux rigueurs du meilleur circuit professionnel. Si l’objectif devait être atteint, on verrait davantage Tinordi combler un besoin que Barberio ne le ferait. Mais il s’agit là d’un gros SI.

Le hic, c’est qu’à moins d’une blessure, l’organisation n’a vraisemblablement pas de temps de jeu à lui offrir. À la gauche, Markov est bien en selle, Beaulieu poursuit une saine courbe de progression et Emelin doit lui-même perdre son poste pour être écarté de l’alignement, alors que Petry a la réputation d’élever le niveau de jeu de ses partenaires. Aux dires d’Elliotte Friedman, quelques équipes se seraient informées à propos de Tinordi. Ce qui nous amène à une seconde hypothèse: la décision de Bergevin n’est peut-être que du vulgaire asset management en attendant de trouver avec quel homologue valser.

Semin et la défensive

Alexander Semin ne s’est pas démarqué hier soir (on peut en dire autant de bien joueurs de son équipe).  Mais il y a certainement des notes positives à retirer de sa performance.

Les critiques ont fusé d’un peu partout. Gaston Therrien de l’Antichambre a notamment été cinglant à son endroit, le dépeignant comme un boulet en zone défensive, un moins que rien à ce chapitre. D’autres se sont contentés de le qualifier de « soft ». 

On remarque certaines tendances fort agaçantes dans la façon d’analyser le hockey. Parce que Semin est un joueur talentueux au style désinvolte, peu intense, on vient automatiquement à la conclusion qu’il est une nuisance sans la rondelle avant même d’avoir pris la peine de l’étudier.

Se fendre de cette observation serait mal saisir le style de jeu qu’il prône depuis son arrivée dans la LNH. Semin est un attaquant cérébral, nullement robuste, optant pour une stratégie que j’aime appeler « la glisse méthodique ». Il se garde d’exécuter le moindre mouvement superflu, se déplaçant avec une économie d’énergie qui lui est propre. Malgré tout, il ne perd pas son homme des yeux. Son positionnement se veut, la plupart du temps, sans taches. Il analyse, anticipe et se sert de son bâton de façon astucieuse.

Est-il nonchalant? Bien sûr que oui. Ça crève les yeux.

Mais ça fonctionne. Et c’est bien tout ce qui importe.

À l’autre bout du spectre, Nail Yakupov, l’un des attaquants les plus rapides et dynamiques du circuit, est reconnu pour brûler son énergie en sprintant sans trajectoire définie, voulant maladroitement trop en faire.

De 2009-2010 à 2014-2015 , Alexander Semin a montré le meilleur pourcentage de buts POUR relatif à son équipe. C’est-à-dire que, lorsque Semin était sur la patinoire, son équipe a compilé un différentiel de buts significativement supérieur à celui affiché alors qu’il était sur le banc (58% des buts POUR avec lui, 45.56% des buts POUR sans lui, différence de 13.24%). Peut-on encore douter de l’impact défensif qu’il est en mesure d’exercer?

 *Seuls les joueurs ayant joué un minimum de 4000 minutes dans cette période sont comptabilisés

Revenons au dernier match de Semin.

Le CH a fait son acquisition, car il avait besoin d’un attaquant créatif capable de 1) fabriquer des jeux, 2) manoeuvrer dans les espaces serrées et 3) marquer des buts grâce à son tir lourd. Le russe a fait valoir deux de ces habiletés, hier soir.

Dans une équipe s’étant trop souvent résignée aux lobs en fond de territoire – principalement en raison de sorties de zone hasardeuses forçant le club à respecter ce que l’adversaire lui donne –, la démarche de Semin, axé sur l’imagination et la possession de la rondelle, comblait une nécessité.

Au lieu de larguer le disque lorsqu’il n’y a aucune option ou lorsqu’il faut effectuer un changement, le numéro 13 effectue une remise arrière à son défenseur. Sur la deuxième séquence ci-haut, Semin prend note de l’angle de poursuite de Nick Spaling, feint d’avancer le long de la rampe, puis pivote et refile à Emelin afin d’opérer la sortie de zone. Sur le troisième séquence, il tricote adroitement encerclé de trois chandails bleus, attire l’attention vers lui, puis repère Emelin à la pointe. Grâce à lui, Petry a amplement d’espace pour décocher un bon tir.

Ce genre de détails peuvent paraitre futiles, mais ils font la différence au bout du compte.

Cela dit, on peut facilement expliquer pourquoi Semin n’a marqué que neuf buts en Caroline, la saison dernière. Il n’a que très peu utilisé la meilleure arme de son arsenal: un lancer pesant qu’il dégaine d’un coup de fouet des poignets. Face aux Leafs, l’intention de corriger le problème y était, mais pas les résultats. Le synchronisme et la coordination manquaient dans la réception des passes. Soit, c’était soirée de première pour tout le monde.

Par-dessus tout, la lacune à corriger est celle des revirements en zone neutre. Deux fois plutôt qu’une, on l’a vu temporiser à l’excès et tenter une passe soulevée sans destinataire au milieu de la glace. Semin demeure un joueur offensif dont le talent lui permet de prendre des risques, mais encore faut-il que ceux-ci soient calculés.

En rafale
– Quand David Krecji décide de célébrer avec l’arbitre! LIEN #SuperbeBut

– Maxime Talbot s’accroche à Boston après avoir été boudé par 29 équipes. LIEN

– Les Sabres sont prêts à passer aux choses sérieuses! LIEN

– La vitesse de Semin vous inquiète-t-elle? LIEN

Zdeno Chara demeure sur la touche. LIEN

– Tant mieux!

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– 24 recruteurs étaient sur place pour le match Leafs-Canadien.

Est-ce que ça signifie qu’un échange se trame? Absolument pas…

 

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